Comprendre le phénoméne Gilets Jaunes

 
Pour mieux comprendre le phénoméne Gilets Jaunes, il vaut mieux quitter l’hexagone et voir comment outre-mer il est perçu. Un article du Gardian https://www.theguardian.com/commentisfree/2018/dec/02/france-is-deeply-fractured-gilets-jeunes-just-a-symptom l’analyse avec précision, en voiçi la traduction.

La France est profondément fracturée. Les Gilets jaunes ne sont qu’un symptôme

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Dés les années 1980, il était clair qu’il fallait payer un prix pour que les sociétés occidentales s’adaptent à un nouveau modèle économique et ce prix sacrifiait la classe ouvrière européenne et américaine. Personne ne pensait que les retombées toucheraient également le soubassement de la classe moyenne inférieure. Cependant, il est maintenant évident que le nouveau modèle a non seulement affaibli les franges du prolétariat, mais également la société dans son ensemble.

Le paradoxe est que cela ne résulte pas de l’échec du modèle économique mondialisé, mais de son succès. Au cours des dernières décennies, l’économie française, à l’instar des économies européenne et américaine, a continué à créer de la richesse. Nous sommes donc en moyenne plus riches. Le problème est que le chômage, l’insécurité et la pauvreté ont également augmenté. La question centrale n’est donc pas de savoir si une économie mondialisée est efficiente, mais que faire de ce modèle lorsqu’il ne parvient pas à créer et à entretenir une société cohérente?

En France, comme dans tous les pays occidentaux, nous sommes passés en quelques décennies d’un système qui intègre économiquement, politiquement et culturellement la majorité à une société inégale qui, en créant de plus en plus de richesses, ne profite qu’aux personnes déjà riches.

Le changement ne réside pas dans un complot, une volonté de mettre de côté les pauvres, mais dans un modèle où l’emploi est de plus en plus polarisé. Cela vient avec une nouvelle géographie sociale: l’emploi et la richesse se sont de plus en plus concentrés dans les grandes villes. Les régions désindustrialisées, les zones rurales, les villes petites et moyennes sont de moins en moins dynamiques. Mais c’est dans ces endroits – dans la «France périphérique» (on pourrait aussi parler d’Amérique périphérique ou de Grande-Bretagne périphérique) que vivent beaucoup de gens de la classe ouvrière. Ainsi, pour la première fois, les «travailleurs» ne vivent plus dans des zones de création d’emplois, ce qui provoque un choc social et culturel.

C’est dans cette France que le mouvement Gilets Jaunes est né. C’est également dans ces régions périphériques que la vague populiste occidentale prend sa source. L’Amérique périphérique a amené Trump à la Maison Blanche. L’Italie périphérique – le mezzogiorno, les zones rurales et les petites villes industrielles du nord – est à l’origine de sa vague populiste. Cette protestation est menée par les classes qui, jadis, constituaient jadis le point de référence essentiel pour un monde politique et intellectuel qui les a oubliées

Donc, si la hausse du prix de l’essence a déclenché le mouvement des Gilets Jaunes, ce n’était pas la cause fondamentale. La colère est plus profonde, résultat d’une relégation économique et culturelle amorcée dans les années 80. Dans le même temps, des logiques économiques et foncières ont enfermé le monde des élites. Ce confinement n’est pas seulement géographique mais aussi intellectuel. Les métropoles mondialisées sont les nouvelles citadelles du XXIe siècle – riches et inégales, où même l’ancienne petite bourgeoisie n’a plus sa place. A leur place, les grandes villes globalisées travaillent sur une double dynamique: la gentrification et l’immigration. C’est le paradoxe: la société ouverte aboutit à un monde de plus en plus fermé à la majorité des travailleurs.

La fracture économique entre la France périphérique et les métropoles illustre la séparation d’une élite et de son arrière-pays populaire. Les élites occidentales ont progressivement oublié un peuple qu’elles ne voient plus. L’impact des Gilets Jaunes et leur soutien dans l’opinion publique (huit Français sur dix approuvent leurs actions) ont émerveillé les hommes politiques, les syndicats et les universitaires, comme s’ils avaient découvert une nouvelle tribu en Amazonie.

Rappelez-vous que le gilet jaune a pour objectif d’assurer la visibilité de son porteur sur la route. Et quelle que soit l’issue de ce conflit, les Gilets Jaunes ont gagné sur ce qui compte vraiment: la guerre de la représentation culturelle. Les gens de la classe ouvrière et de la classe moyenne sont à nouveau visibles et, à leurs côtés, les lieux où ils vivent.

Leur besoin en premier lieu doit être respecté et ne plus être considéré comme « déplorable ». Michael Sandel a raison lorsqu’il souligne l’incapacité des élites à prendre au sérieux les aspirations des plus pauvres. Ces aspirations sont simples: préserver leur capital social et culturel et leur travail. Pour que cela réussisse, nous devons mettre fin à la «sécession» des élites et adapter les offres politiques de gauche et de droite à leurs revendications. Cette révolution culturelle est un impératif démocratique et social. Aucun système ne peut subsister s’il n’intègre la majorité de ses citoyens les plus pauvres.

Christophe Guilluy

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